Mai 68 liquidé par les éditeurs ?
Ils flairaient tous le bon coup éditorial : « Mai 68, quarante ans après, ça coco, ça vaut son pesant de cacahuètes ! ». L’année dernière, Nicolas Sarkozy avait allumé le feu en parlant de « liquider 68 » avec le succès polémique que l’on sait. Il suffisait désormais de s’engouffrer dans la brèche et de solliciter les acteurs, les témoins et même ceux qui n’ont rien vu pour signer l’opuscule qui devait rapporter le pactole. Le contenu ? Tout le monde s’en moque. L’important, c’est qu’il y ait en bien gros sur la couverture : Mai 68. Paresseusement, Cohn-Bendit s’y colla avec un entretien bâclé entre deux préfaces. Régis Debray fit mieux dans la fainéantise. Il accepta qu’on réédite son brûlot de 1978. Lui qui, trop occupé en Amérique latine et déjà en retard d’une génération, n’en démord toujours pas sur le caractère « libéral » du mouvement. Les incontournables coauteurs de Génération, Hamon et Rotman, chacun de leur côté, y vont aussi de leurs pages noircies à la hâte. Que dire des Glucksmann, père et fils, qui pour essayer de se faire entendre, à défaut de se faire lire, expliquent sans rire que Nicolas Sarkozy serait devenu la meilleure incarnation subversive du pays ? On est mal, très mal ! Evidemment, dans cette orgie de papier, quelques ouvrages méritent notre indulgence : ceux de Virginie Linhart sur son père et de Serge Audier sur la pensée anti-68. Le premier par l’émotion qui s’en dégage et sa qualité d’écriture, le second par son intelligence et sa rigueur d’exposition surnagent dans ce flot boueux. Il n’y a néanmoins pas de quoi nous réconcilier avec une stratégie éditoriale qui vise pour l’essentiel à vendre le plus de papier possible les jours de commémoration. Mais les voies du commerce sont parfois impénétrables. Il arrive que rien ne marche comme prévu. Les « faux livres » sur 68 confinent à l’indigestion et les lecteurs se font rares. Les éditeurs ont-ils réussi là où Nicolas Sarkozy avait échoué : à écœurer les Français de Mai 68 ? On verra bien dans dix ans !
Virginie Linhart, Le jour où mon père s’est tu, Seuil, 2008.
Serge Audier, La pensée anti-68, La Découverte, 2008.

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